• Accueil
  • > Liens
  • > Les médecins de Molière sont parmi nous !

Les médecins de Molière sont parmi nous !

Posté par emmanuelesliard le 10 juin 2010

- En restant dans la région, j’ai une autre histoire à vous raconter, elle concerne une personne que j’ai eu la malchance de côtoyer pendant quelques années, je vous rassure, à mon corps défendant : mon ancien médecin généraliste.
- Nous craignons le pire, quand des grands professeurs se permettent de déconner grave, il faut s’attendre à tout dans la médecine d’en bas !
- Vous faites bien d’envisager l’ultime degré sur l’échelle de Manu ! C’est un mauvais médecin, qui se permet de faire ses visites à domicile dans une grosse Mercédès. Ça eut payé, la mauvaise médecine, mais ça paye plus, c’est ce qu’il a dû se dire, quand avec ses confrères, il a réclamé et obtenu une grosse augmentation de leurs honoraires.
- J’appelle ça une prime à la démission, de moins en moins de généralistes assurent leur obligation morale de garde de nuit ou de week-end, ce qui réduit évidemment leur revenu. Que penserait-on d’un salarié travaillant de nuit avec une prime liée à cette contrainte, qui revenant à un travail diurne, exigerait le maintien de l’avantage, tout le monde dirait qu’il charrie et son patron l’enverrait paître ! Quand je vois ça, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre société française !
- C’est sans doute la prime au cossard et à l’irresponsable ! Mais ton copain charlatan, que veux-tu, s’il fait ses visites en Mercédès, c’est qu’il n’a pas les moyens de s’offrir une petite voiture. Avec l’augmentation il va pouvoir s’en payer une !
- Comme dans rave, plus que rêve il y a betterave, dans un cabinet médical, on ne peut mieux le nommer, les lieux d’aisance ne sont pas toujours situés au bon endroit. Ceux qui ont l’habitude de lire en attendant la délivrance peuvent être légitimement perturbés, voire se retrouver dans une situation embarrassante !
- Une confusion difficile à soigner, un outrage impossible à essuyer, un affront non remboursé par la sécu.


Ce jour là, il fallait absolument que je consulte un généraliste. Mon praticien habituel était tout indiqué pour cette indispensable corvée. En réalité, c’était le remplaçant du médecin de famille de mes parents, par une curieuse fidélité qui m’étonne encore aujourd’hui je perpétuais la tradition familiale. Je ne le connaissais pas réellement, en dix ans je n’avais eu besoin de ses services que deux ou trois fois pour des broutilles. Comme il arrivait normalement à neuf heures, je me rendis au centre médical à huit heures vingt-cinq, afin d’expédier au plus vite cette contrainte, le travail m’attendant avec une impatience non dissimulée.


En pénétrant dans la salle d’attente, j’eus comme un choc ! Elle était quasiment pleine ! Je repérais néanmoins une chaise bizarre, surprenante, au style plus qu’incertain, elle ne dénotait cependant pas au milieu des sièges disparates qui meublaient le salon style rat médical et elle se trouvait miraculeusement libre, curieux me dis-je ! Je compris vite pourquoi. Mentalement, je remerciais les bambins qui avaient préféré les genoux accueillants de leur maman, au charme rustique du siège, quelle imprudence ! Très vite, je regrettais ma virtuelle gratitude tant l’objet saugrenu sensé me supporter s’avéra aussi branlant qu’inconfortable.


Je m’en voulus également de m’être installé aussi inconsidérément, pas moins d’une douzaine de personnes me précédaient dans la consultation. La matinée n’y suffirait pas. Comment allais-je expédier les affaires pressantes, urgentissimes dirait le cadre pédant, avant le début de l’après-midi ? Me lever, tenter ma chance auprès d’un autre médecin ? L’idée me tourmenta quelques minutes, mais j’hésitais ! À la crainte d’affronter un praticien tout à fait inconnu, s’ajoutait celle d’y rencontrer un aussi bel embouteillage.


Un silence pesant, les angoisses pour ma chaise s’en accroissaient d’autant, avait succédé aux joyeuses, quoique contenues, réparties que s’échangeaient les personnes de connaissance. Il était neuf heures trente, pas la queue d’un toubib à l’horizon, trois nouveaux candidats à l’attente indéterminée s’étaient joints à notre équipe, dont le moral s’effritait de minute en minute. Un des derniers arrivants sortit au bout de dix minutes en grommelant des propos incompréhensibles, certainement inconvenants, il n’avait pas l’air content ! D’aucuns trompaient leur impatience en feuilletant distraitement les édifiants magazines surannés, qui encombraient la table basse avachie au milieu de la pièce.


Un événement inattendu se produisit un peu plus tard, la secrétaire ouvrit la porte en parlant à une personne que je ne faisais qu’entrevoir : « voyez, il y a des gens debout, avec lui on ne sait jamais, il est toujours en retard ! L’autre docteur qui doit venir ? Il était de garde cette nuit, il a laissé un message indiquant qu’il ne serait pas là avant onze heures… », le reste se perdit dans le bruit de la porte fermant nos espoirs et dans le cotonneux du corridor. Cette épisode bien venu pour détendre l’atmosphère délia de nombreuses langues, des éclats de rire fusèrent, quelques réflexions acerbes également, mais la douce voix sage, quoiqu’un tantinet chevrotante, d’une vieille dame rétablit l’ordre qui devait régner dans cette pièce, sous forme d’un sentencieux conseil obligatoire : « oui mais, qu’est ce qu’il est sympathique ! Toujours un mot gentil pour chacun, il ne s’énerve jamais, prend son temps et s’il n’est pas sûr du diagnostic, il vous demande de revenir plus tard, de peur de se tromper, c’est le meilleur docteur que j’ai jamais connu, tout le monde devrait s’en rendre compte ! »


Circulez, y a rien à voir ! Je me sentais vraiment mal. L’avantage, c’est que je ne pensais plus au travail, enfin presque plus ! Je vouais aux gémonies les commandes qui allaient me passer sous le nez, l’engueulade qui me tomberait dessus à mon retour, aussi sûrement que les morpions sur le bas-clergé breton. Tout le monde semblait moulu, éteint, accablé, résigné. Seul un bambin agressif s’agitait convulsivement, fatigant inutilement l’entourage de l’origine du monde, le pouce droit consciencieusement placé dans la bouche, le regard torve fixant effrontément tour à tour ses voisins les plus proches.


Il se produisit à dix heures quarante-cinq un évènement que personne n’espérait plus, ne serait-ce qu’entrevoir de son vivant. Le bruit de la serrure de la porte attenante réveilla l’équipage désespéré et résigné de la salle d’attente, plusieurs « enfin » se firent bruyamment entendre. Après un temps qui nous parut interminable, notre porte s’ouvrit dans un bruit de délivrance, encadrant un visage souriant, souligné d’un frais et joyeux : « bonjour mesdames, bonjour messieurs, c’est à qui ? ». Le grand homme ne releva pas l’ironique « bonsoir docteur » lancé par un mauvais plaisant.
Cette arrivée tardive avait eu le mérite de détendre la lourde atmosphère du salon d’attente, qui aurait mérité l’appellation « salle de tortures ». Au bout d’un quart d’heure, les conversations devinrent plus rares, elles s’éteignirent tout à fait cinq minutes plus tard. Vingt-neuf minutes, tel fut le temps de la première consultation ! Malgré la période hivernale et le chauffage d’une intensité frisant la pingrerie caractérisée, des gouttes de sueur perlaient sur mon front, je vis plusieurs de mes collègues en persévérance s’essuyer également le visage. La tension redoublait d’intensité, à voir le regard effaré de ma voisine, j’augurai de la conduite immédiate en psychiatrie d’une partie de mes compagnons d’infortune !


En même temps que la porte d’à côté, j’entendis de nombreux soupirs de soulagement, la deuxième consultation n’avait pas duré plus de cinq minutes ! Je sus plus tard par la secrétaire, qu’à son arrivée plusieurs personnes attendaient patiemment dans leur véhicule l’ouverture du centre médical, quelques minutes avant huit heures. Plus de trois heures d’attente, pour ce qui devait être un simple renouvellement d’ordonnance ! Elle était digne de recevoir la médaille du mérite médical cette brave dame, au moins la grand-croix !


- Oui, mais ton gougnafier n’aurait pas pu la faire passer à la caisse, si elle s’était contentée de venir chercher le papelard à l’accueil ! Avec quoi il payait sa Mercédès, sans parler d’une petite voiture en prime ?


Comme d’habitude, Zorro avait raison, je compris à cet instant pourquoi il n’avait jamais fait médecine ! Mais revenons à notre salle d’attente pas très nette. Au bout de cinq heures passées à me morfondre, mon tour vint, enfin !


L’éminent praticien m’examina pendant quelques minutes. Après avoir palpé, contemplé sous plusieurs angles avec une attention particulièrement soutenue, stétoscopé, tensionné, il recula de deux pas sans cesser de m’observer. La main droite sur le menton, il se caressait frénétiquement la joue avec l’index. Il avança d’un pas, se gratta l’occiput avec la main gauche, puis pivotant sur la droite, il me fit l’offrande de son meilleur profil. J’avais pénétré dans son bureau, je le reconnais bien volontiers, un peu abruti, si, si, je sais c’est difficile à croire, petit à petit son attitude fit sourdre en moi un sentiment d’inquiétude. Mais là j’esquissais un sourire ironique, je me dis que la tenue des médecins de Molière lui siérait à merveille, surtout le grand chapeau pointu. Il me tourna le dos sans que j’y sois pour quelque chose, se massant consciencieusement la nuque et l’occiput avec la paume de la main. Le geste devint de plus en plus endiablé, avec l’autre main il décrocha le téléphone, resta interdit quelques secondes le combiné immobile en l’air, puis le reposa sur son socle. Il ouvrit le Vidal, le feuilleta nerveusement, fit un pas de côté. Le massage de la nuque était de plus en plus désordonné, il titubait maintenant.


Soudain, j’eus la révélation de ce qui le tourmentait si spectaculairement. Il tentait de prévenir une entorse du cervelet, comme on essaye d’enrayer une crampe naissante sur un terrain de sport. À force de se triturer les méninges, c’était fatal, l’entorse du cervelet le menaçait, plus sûrement que la justesse de son diagnostic. Quelle triste destinée, pensais-je, docteur en médecine et la cervelle en charpie, l’atavisme quoi !


Il réussit à s’asseoir, je ne compris pas les borborygmes qui sortaient péniblement de sa bouche, dorénavant complètement de traviole, avec un bout de langue irrévérencieux pendant du côté le plus bas. Sur la pointe des pieds, je m’approchais doucement du bureau du nouveau Caligula Minus, m’assis sur une chaise, en évitant de la faire craquer. Dans son état je ne voulais pas l’effrayer. Ça l’aurait achevé !


Après cinq minutes d’efforts intensifs, il me tendit difficilement une ordonnance. Quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’elle était parfaitement lisible ! Ce qui démontrait la gravité de son affection. Soudain tout changea, le billet que je lui tendais en échange de la feuille de sécu eut un effet salvateur quasi miraculeux, la bouche reprit sa position habituelle, la langue se souvint opportunément des devoirs de sa charge chez un communicant médical, le geste devint net et précis, la parole sûre et aimable, j’avais retrouvé mon VRP de la santé. Je poussais un véritable « ouf » de soulagement, car son étrange affection avait entraîné une profonde affliction bien compréhensible. En dépit de mon petit problème de santé, c’est tout guilleret que je quittais le cabinet.


En sortant de la maison médicale, je croisais l’accorde jeune femme de l’accueil qui venait reprendre son service après déjeuner. Comme les pharmacies n’ouvraient que quelques minutes plus tard, je me surpris à deviser gaiement avec la charmante greffière. Elle doucha rapidement mon enthousiasme tout neuf, qui avait eu l’immense mérite de me faire oublier l’odieuse matinée ainsi que mon mal, « c’est incompréhensible, quasiment personne ne se plaint ! Son comportement est inadmissible, il donne une mauvaise image de la maison médicale, à votre place je changerais de médecin » disait-elle fort courroucée. Je bredouillais qu’il était bien sympathique et que c’était sans doute un bon médecin, « ça reste à démontrer » répondit-elle du tac au tac, très péremptoire. Je ne me sentais pas bien du tout, le prétexte de la pharmacie me permit d’abréger courtoisement mon supplice. Je me dirigeais vers ma voiture en titubant à mon tour, complètement sonné.


Dès le lendemain, je pus vérifier la justesse de son jugement, la fièvre monta subitement, le confrère du VRP appelé en urgence m’expédia illico à l’hôpital. Quelques heures de plus et je rejoignais mes ancêtres. J’aimerai bien les connaître mais rien ne presse ! Les dix jours passés dans le service des maladies infectieuses, puis la longue convalescence, me firent prendre conscience que ce jour là, j’avais enfin compris la signification du mot « patient ».


- Je connaissais cette histoire, mais pas ta longue journée chez le charlatan, il exerce toujours ?
- Plus que jamais, la différence c’est que je ne participe plus au financement de ses grosses bagnoles.

 

Les médecins de Molière sont parmi nous ! dans Liens mp3 C’est beau la vie

4 Réponses à “Les médecins de Molière sont parmi nous !”

  1. Anne Gentry dit :

    Me suis bien amusée en le lisant la première fois sur MDP, ce billet …

    Me suis bien re-amusée la deuxième aussi !

    Bonjour Emmanuel (je vous ai trouvé chez Esther …)

  2. Merci Anne, vous serez toujours la bienvenue !

  3. Anne Gentry dit :

    Cool .. Je viendrai vous faire un coucou de temps en temps. C’est bien les blogs non communautaires, aussi, non ?

  4. Surtout si vous êtes là !
    J’aime bien la médecine cool !

Laisser un commentaire

 

Cérelles C'est Vous ! |
Carbet-Bar |
roller-coaster x |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | bienvenue sur elyweb.unblog.fr
| NON A LA DESCENTE DE FROCOURT
| Une pause café - Une person...