Les médecins de Molière sont parmi nous !

Posté par emmanuelesliard le 10 juin 2010

- En restant dans la région, j’ai une autre histoire à vous raconter, elle concerne une personne que j’ai eu la malchance de côtoyer pendant quelques années, je vous rassure, à mon corps défendant : mon ancien médecin généraliste.
- Nous craignons le pire, quand des grands professeurs se permettent de déconner grave, il faut s’attendre à tout dans la médecine d’en bas !
- Vous faites bien d’envisager l’ultime degré sur l’échelle de Manu ! C’est un mauvais médecin, qui se permet de faire ses visites à domicile dans une grosse Mercédès. Ça eut payé, la mauvaise médecine, mais ça paye plus, c’est ce qu’il a dû se dire, quand avec ses confrères, il a réclamé et obtenu une grosse augmentation de leurs honoraires.
- J’appelle ça une prime à la démission, de moins en moins de généralistes assurent leur obligation morale de garde de nuit ou de week-end, ce qui réduit évidemment leur revenu. Que penserait-on d’un salarié travaillant de nuit avec une prime liée à cette contrainte, qui revenant à un travail diurne, exigerait le maintien de l’avantage, tout le monde dirait qu’il charrie et son patron l’enverrait paître ! Quand je vois ça, je me dis qu’il y a quelque chose qui ne tourne pas rond dans notre société française !
- C’est sans doute la prime au cossard et à l’irresponsable ! Mais ton copain charlatan, que veux-tu, s’il fait ses visites en Mercédès, c’est qu’il n’a pas les moyens de s’offrir une petite voiture. Avec l’augmentation il va pouvoir s’en payer une !
- Comme dans rave, plus que rêve il y a betterave, dans un cabinet médical, on ne peut mieux le nommer, les lieux d’aisance ne sont pas toujours situés au bon endroit. Ceux qui ont l’habitude de lire en attendant la délivrance peuvent être légitimement perturbés, voire se retrouver dans une situation embarrassante !
- Une confusion difficile à soigner, un outrage impossible à essuyer, un affront non remboursé par la sécu.


Ce jour là, il fallait absolument que je consulte un généraliste. Mon praticien habituel était tout indiqué pour cette indispensable corvée. En réalité, c’était le remplaçant du médecin de famille de mes parents, par une curieuse fidélité qui m’étonne encore aujourd’hui je perpétuais la tradition familiale. Je ne le connaissais pas réellement, en dix ans je n’avais eu besoin de ses services que deux ou trois fois pour des broutilles. Comme il arrivait normalement à neuf heures, je me rendis au centre médical à huit heures vingt-cinq, afin d’expédier au plus vite cette contrainte, le travail m’attendant avec une impatience non dissimulée.


En pénétrant dans la salle d’attente, j’eus comme un choc ! Elle était quasiment pleine ! Je repérais néanmoins une chaise bizarre, surprenante, au style plus qu’incertain, elle ne dénotait cependant pas au milieu des sièges disparates qui meublaient le salon style rat médical et elle se trouvait miraculeusement libre, curieux me dis-je ! Je compris vite pourquoi. Mentalement, je remerciais les bambins qui avaient préféré les genoux accueillants de leur maman, au charme rustique du siège, quelle imprudence ! Très vite, je regrettais ma virtuelle gratitude tant l’objet saugrenu sensé me supporter s’avéra aussi branlant qu’inconfortable.


Je m’en voulus également de m’être installé aussi inconsidérément, pas moins d’une douzaine de personnes me précédaient dans la consultation. La matinée n’y suffirait pas. Comment allais-je expédier les affaires pressantes, urgentissimes dirait le cadre pédant, avant le début de l’après-midi ? Me lever, tenter ma chance auprès d’un autre médecin ? L’idée me tourmenta quelques minutes, mais j’hésitais ! À la crainte d’affronter un praticien tout à fait inconnu, s’ajoutait celle d’y rencontrer un aussi bel embouteillage.


Un silence pesant, les angoisses pour ma chaise s’en accroissaient d’autant, avait succédé aux joyeuses, quoique contenues, réparties que s’échangeaient les personnes de connaissance. Il était neuf heures trente, pas la queue d’un toubib à l’horizon, trois nouveaux candidats à l’attente indéterminée s’étaient joints à notre équipe, dont le moral s’effritait de minute en minute. Un des derniers arrivants sortit au bout de dix minutes en grommelant des propos incompréhensibles, certainement inconvenants, il n’avait pas l’air content ! D’aucuns trompaient leur impatience en feuilletant distraitement les édifiants magazines surannés, qui encombraient la table basse avachie au milieu de la pièce.


Un événement inattendu se produisit un peu plus tard, la secrétaire ouvrit la porte en parlant à une personne que je ne faisais qu’entrevoir : « voyez, il y a des gens debout, avec lui on ne sait jamais, il est toujours en retard ! L’autre docteur qui doit venir ? Il était de garde cette nuit, il a laissé un message indiquant qu’il ne serait pas là avant onze heures… », le reste se perdit dans le bruit de la porte fermant nos espoirs et dans le cotonneux du corridor. Cette épisode bien venu pour détendre l’atmosphère délia de nombreuses langues, des éclats de rire fusèrent, quelques réflexions acerbes également, mais la douce voix sage, quoiqu’un tantinet chevrotante, d’une vieille dame rétablit l’ordre qui devait régner dans cette pièce, sous forme d’un sentencieux conseil obligatoire : « oui mais, qu’est ce qu’il est sympathique ! Toujours un mot gentil pour chacun, il ne s’énerve jamais, prend son temps et s’il n’est pas sûr du diagnostic, il vous demande de revenir plus tard, de peur de se tromper, c’est le meilleur docteur que j’ai jamais connu, tout le monde devrait s’en rendre compte ! »


Circulez, y a rien à voir ! Je me sentais vraiment mal. L’avantage, c’est que je ne pensais plus au travail, enfin presque plus ! Je vouais aux gémonies les commandes qui allaient me passer sous le nez, l’engueulade qui me tomberait dessus à mon retour, aussi sûrement que les morpions sur le bas-clergé breton. Tout le monde semblait moulu, éteint, accablé, résigné. Seul un bambin agressif s’agitait convulsivement, fatigant inutilement l’entourage de l’origine du monde, le pouce droit consciencieusement placé dans la bouche, le regard torve fixant effrontément tour à tour ses voisins les plus proches.


Il se produisit à dix heures quarante-cinq un évènement que personne n’espérait plus, ne serait-ce qu’entrevoir de son vivant. Le bruit de la serrure de la porte attenante réveilla l’équipage désespéré et résigné de la salle d’attente, plusieurs « enfin » se firent bruyamment entendre. Après un temps qui nous parut interminable, notre porte s’ouvrit dans un bruit de délivrance, encadrant un visage souriant, souligné d’un frais et joyeux : « bonjour mesdames, bonjour messieurs, c’est à qui ? ». Le grand homme ne releva pas l’ironique « bonsoir docteur » lancé par un mauvais plaisant.
Cette arrivée tardive avait eu le mérite de détendre la lourde atmosphère du salon d’attente, qui aurait mérité l’appellation « salle de tortures ». Au bout d’un quart d’heure, les conversations devinrent plus rares, elles s’éteignirent tout à fait cinq minutes plus tard. Vingt-neuf minutes, tel fut le temps de la première consultation ! Malgré la période hivernale et le chauffage d’une intensité frisant la pingrerie caractérisée, des gouttes de sueur perlaient sur mon front, je vis plusieurs de mes collègues en persévérance s’essuyer également le visage. La tension redoublait d’intensité, à voir le regard effaré de ma voisine, j’augurai de la conduite immédiate en psychiatrie d’une partie de mes compagnons d’infortune !


En même temps que la porte d’à côté, j’entendis de nombreux soupirs de soulagement, la deuxième consultation n’avait pas duré plus de cinq minutes ! Je sus plus tard par la secrétaire, qu’à son arrivée plusieurs personnes attendaient patiemment dans leur véhicule l’ouverture du centre médical, quelques minutes avant huit heures. Plus de trois heures d’attente, pour ce qui devait être un simple renouvellement d’ordonnance ! Elle était digne de recevoir la médaille du mérite médical cette brave dame, au moins la grand-croix !


- Oui, mais ton gougnafier n’aurait pas pu la faire passer à la caisse, si elle s’était contentée de venir chercher le papelard à l’accueil ! Avec quoi il payait sa Mercédès, sans parler d’une petite voiture en prime ?


Comme d’habitude, Zorro avait raison, je compris à cet instant pourquoi il n’avait jamais fait médecine ! Mais revenons à notre salle d’attente pas très nette. Au bout de cinq heures passées à me morfondre, mon tour vint, enfin !


L’éminent praticien m’examina pendant quelques minutes. Après avoir palpé, contemplé sous plusieurs angles avec une attention particulièrement soutenue, stétoscopé, tensionné, il recula de deux pas sans cesser de m’observer. La main droite sur le menton, il se caressait frénétiquement la joue avec l’index. Il avança d’un pas, se gratta l’occiput avec la main gauche, puis pivotant sur la droite, il me fit l’offrande de son meilleur profil. J’avais pénétré dans son bureau, je le reconnais bien volontiers, un peu abruti, si, si, je sais c’est difficile à croire, petit à petit son attitude fit sourdre en moi un sentiment d’inquiétude. Mais là j’esquissais un sourire ironique, je me dis que la tenue des médecins de Molière lui siérait à merveille, surtout le grand chapeau pointu. Il me tourna le dos sans que j’y sois pour quelque chose, se massant consciencieusement la nuque et l’occiput avec la paume de la main. Le geste devint de plus en plus endiablé, avec l’autre main il décrocha le téléphone, resta interdit quelques secondes le combiné immobile en l’air, puis le reposa sur son socle. Il ouvrit le Vidal, le feuilleta nerveusement, fit un pas de côté. Le massage de la nuque était de plus en plus désordonné, il titubait maintenant.


Soudain, j’eus la révélation de ce qui le tourmentait si spectaculairement. Il tentait de prévenir une entorse du cervelet, comme on essaye d’enrayer une crampe naissante sur un terrain de sport. À force de se triturer les méninges, c’était fatal, l’entorse du cervelet le menaçait, plus sûrement que la justesse de son diagnostic. Quelle triste destinée, pensais-je, docteur en médecine et la cervelle en charpie, l’atavisme quoi !


Il réussit à s’asseoir, je ne compris pas les borborygmes qui sortaient péniblement de sa bouche, dorénavant complètement de traviole, avec un bout de langue irrévérencieux pendant du côté le plus bas. Sur la pointe des pieds, je m’approchais doucement du bureau du nouveau Caligula Minus, m’assis sur une chaise, en évitant de la faire craquer. Dans son état je ne voulais pas l’effrayer. Ça l’aurait achevé !


Après cinq minutes d’efforts intensifs, il me tendit difficilement une ordonnance. Quelle ne fut pas ma surprise de constater qu’elle était parfaitement lisible ! Ce qui démontrait la gravité de son affection. Soudain tout changea, le billet que je lui tendais en échange de la feuille de sécu eut un effet salvateur quasi miraculeux, la bouche reprit sa position habituelle, la langue se souvint opportunément des devoirs de sa charge chez un communicant médical, le geste devint net et précis, la parole sûre et aimable, j’avais retrouvé mon VRP de la santé. Je poussais un véritable « ouf » de soulagement, car son étrange affection avait entraîné une profonde affliction bien compréhensible. En dépit de mon petit problème de santé, c’est tout guilleret que je quittais le cabinet.


En sortant de la maison médicale, je croisais l’accorde jeune femme de l’accueil qui venait reprendre son service après déjeuner. Comme les pharmacies n’ouvraient que quelques minutes plus tard, je me surpris à deviser gaiement avec la charmante greffière. Elle doucha rapidement mon enthousiasme tout neuf, qui avait eu l’immense mérite de me faire oublier l’odieuse matinée ainsi que mon mal, « c’est incompréhensible, quasiment personne ne se plaint ! Son comportement est inadmissible, il donne une mauvaise image de la maison médicale, à votre place je changerais de médecin » disait-elle fort courroucée. Je bredouillais qu’il était bien sympathique et que c’était sans doute un bon médecin, « ça reste à démontrer » répondit-elle du tac au tac, très péremptoire. Je ne me sentais pas bien du tout, le prétexte de la pharmacie me permit d’abréger courtoisement mon supplice. Je me dirigeais vers ma voiture en titubant à mon tour, complètement sonné.


Dès le lendemain, je pus vérifier la justesse de son jugement, la fièvre monta subitement, le confrère du VRP appelé en urgence m’expédia illico à l’hôpital. Quelques heures de plus et je rejoignais mes ancêtres. J’aimerai bien les connaître mais rien ne presse ! Les dix jours passés dans le service des maladies infectieuses, puis la longue convalescence, me firent prendre conscience que ce jour là, j’avais enfin compris la signification du mot « patient ».


- Je connaissais cette histoire, mais pas ta longue journée chez le charlatan, il exerce toujours ?
- Plus que jamais, la différence c’est que je ne participe plus au financement de ses grosses bagnoles.

 

Les médecins de Molière sont parmi nous ! dans Liens mp3 C’est beau la vie

Publié dans Liens | 4 Commentaires »

Les héros galonnés sont toujours de pacotille !

Posté par emmanuelesliard le 1 juin 2010

Aujourd’hui, je vais vous compter la pathétique histoire d’Andrew Cowley ou les illusions perdues d’un britannique bon teint, héros militaire sous Thatcher, puis oublié, vilipendé, rejeté, comme le seront les brutes de l’armée israélienne qui viennent d’attaquer des civils récalcitrants en haute mer.

- Quelle application ! Quelle aisance existentielle ! Quel détachement des basses contingences terrestres ! Je vous l’affirme, nous sommes sans l’ombre d’un doute en face d’un des esprits les plus brillants de notre siècle !
- De qui parles-tu ? Revel ?
- Tais-toi, il ne déconne pas !
- Voyez-vous même ! Le geste auguste du loufiat distingué, harmonie élégante de l’exécution manuelle et de la méditation transcendantale, tout nous conduit à l’expression majeure et accomplie de la synthèse de la matière et de l’esprit ! Nous côtoyons le sublime !
- Nous atteignons le sublime de l’abscons !
- Raillez, raillez ! Notre Quess est un modèle dans la profession, champion reconnu du plateau en salle, du demi sans faux col, du rond de jambe sans affectation, de l’addition service compris, de la retenue dans l’expression orale, de la parité sans les femmes !
- Sans les femmes ? On pige pas !
- Dis : « je », pas : « on », toi c’est toi, moi c’est moi !
- S’il est à voiles et à vapeur, votre comprenette est elle satisfaite, toi et toi ?
- Oh, Oh ! Vous me prêtez, me semble-t’il, des intentions qui sont à mille lieues de mes prétentions ! Je ne vous fais pas de procès, mais reconnaissez que vos procédés sont loin d’être parfaitement catholiques !
- Orthodoxes non plus ! Nous avons été un tantinet surpris par ton air extasié. Certain a pu même évoquer l’absorption, accidentelle il se doit, de substances illicites, rassure-nous ! Donne-nous la, là, nous serons kif-kif des caméléons !
- Vous vous foutez vraiment de ma poire !
- A te voir ainsi, concentré et travailleur, tu nous a rappelé quelqu’un ! Un de ceux qui font et défont le monde !
- Ben oui, je pensais !
- Il pensait ! Il maniait la lavette et il pensait !
- L’inculture progresse à grands pas, même dans nos riantes contrées ! Je voulais dire que Quess est devenu un essuyeur penseur, un archétype pascalien ! « Je pense donc j’essuie », quelle revanche sur les ilotes, qu’ils soient d’ici ou d ‘ailleurs, de nulle part ou d’à côté, il n’en revient pas lui même ! N’oublie pas ceci, mon cher ami de la limonade et des salades de houblon réunies ! C’est un magnifique point d’ancrage pour te reconstruire pas à pas, sans relâche. Courage !
- Pourtant, quand on le voit l’après-midi, assis sur son tabouret, les yeux mi-clos, bien calé sur les côtés, balançant harmonieusement d’avant en arrière son corps sinon gracile, parce que ne cillant point, du moins au physique intéressant, personne ne peut qu’avoir à l’esprit le souvenir d’un autre maître en la matière : le roseau pensant !
- Aujourd’hui, c’était plutôt le roseau penchant !
- Le baobab serait un mot plus juste !
- Avouez que c’est apaisant, d’observer notre Quess aussi serein, imperturbable, un repère majeur dans ce monde désemparé. Jour après jour, nous le retrouvons avec la même joie mêlée d’un sentiment étrange. Alors, qu’il soit pascalien, rousseauiste ou encore saintjossiste, que m’importe, la statue est toujours à la même place !
Nous avons tous besoin d’être rassurés, le : « dormez braves gens ! » du Moyen Âge a bien évolué. Les éléments sécurisants ne s’agitent plus dans la rue, mais sur les petits écrans à l’intérieur des habitations. L’image dans sa troublante, dangereuse et apparente simplicité ne suffit pas toujours. Par contre, que dire des fastueuses animations des cartes météo ? Sinon qu’elles semblent indestructibles, éternelles,  comme un ultime repère impérissable, un phare sacré dans notre monde si agité ! Comment, elles sont ringardes, figées ? Que nenni ! Elles sont immuables, des exemples je vous dis !
Ah, il faut voir ces petits nuages défiler fièrement d’ouest en est sur la carte de notre beau pays, même si la perturbation vient du sud. Je vous l’affirme : un océan de félicité dans une télé de brutes ! Une seule petite pointe d’inquiétude : symbolisant des vents violents, les vilaines grosses flèches sudistes, traîtreusement immobiles, ne vont tout de même pas se mettre en marche pour venir culbuter nos vaillants petits nuages qui foncent de toute la vitesse de leurs petites jambes, sublimes dans leur auguste traversée de l’écran. Mais oh miracle, la frayeur est de courte durée, il ne se passe rien, ouf ! Tout le monde l’a échappé belle !
Andrew Cowley, intrépide vétéran de la Royal Air Force, ancien des Falklands, osa un jour braver les vilaines flèches, il traversa le Channel et au cri de : « exocet ! », fondit sur notre bas pays tout surpris par l’intrusion d’un guerrier, certes retraité, mais au port altier, presque avenant, si ce n’était le filet de bave coulant négligemment à la commissure gauche des lèvres. Attirant inévitablement des réflexions un tant soi peu franchouillardes du genre : « les rosbifs, toujours les mêmes, des sourires hypocrites, n’empêche, la perfidie et le cynisme se lisent sur leur visage, avec eux on n’a pas fini d’en baver ! », ou encore : « les bêtes enragées, faut les éliminer, lors de la prochaine battue aux renards, on fera un détour par ici », pas très sympa, ni accueillant, avouons-le.
Admettons qu’au début, l’affaire se présentait mal ! Cowley ne voulut pas y voir autre chose que la xénophobie primaire si courante dans son île adorée. Il la quittait pourtant avec un soulagement manifeste, mêlé de regrets nostalgiques.
Trop de moments douloureux l’éloignaient de sa patrie adulée. Le souvenir de son cher ami Tom, coulant à pic dans les eaux glaciales de l’Atlantique, au large de l’Argentine, était de ceux-là. Leur navire venait d’être touché, coulé diront les pessimistes et les historiens, par un missile ennemi. Une arme redoutable traîtreusement fournie, lâchement vendue, par une nation prétendument amie. Ni lui ni ses collègues ne purent agir, pressés qu’ils étaient de fuir le théâtre du combat dans leurs canots de sauvetage. Plus tard, il racontait volontiers qu’il eut préféré, à l’instar de Nelson à Trafalgar, qu’un missile lui emporta une jambe et lui rendit son Tom. Décoré par la reine en présence de Margaret Thatcher, il oublia un temps ses rancœurs passées et prit exemple sur la dame de fer. Comme toute l’Angleterre, il avait l’impression d’exister, de jouer à nouveau dans la cour des grands.
Il avait raison, ses titres de gloire (easy), sa valeur technique que personne n’osait alors contester, son échine souple à peine dissimulée par une totale raideur qui n’était malheureusement pour lui qu’une illusion, lui offrirent rapidement un poste envié dans une société aéronautique. Il avait presque oublié sa grande peine, tout guilleret il se mit au travail.
Très vite les choses se gâtèrent, sa femme le quitta subitement pour rejoindre un perchiste dans un cirque, ce qui financièrement le laissa raide, chose rare pour un anglais ! Elle était partie avec le contenu du compte en banque. De déprime en déprime, il finit par se faire virer avec une facilité qui l’étonna ! Trois années étaient passées, la dame de fer n’avait plus besoin de ses pantins guerriers et de la connerie populaire pour rester au pouvoir. Cowley se rendit compte très tardivement de l’inanité de ses efforts, ses patrons avaient compris qu’ils pouvaient gagner dix fois plus d’argent l’année suivante en licenciant le quart du personnel, après ? On verra bien… ! On trouvera bien un pigeon pour racheter l’affaire.
Quelle andouille, me direz-vous ! Non ! Les britanniques ne connaissent pas cette sublime cochonnaille. Mes amis et moi toujours aussi audacieux, osons-nous suggérer sans être taxés d’anti-british primaires, quel bacon !
La maison qu’il avait achetée du temps de sa splendeur, se trouvait au bord du chemin, en haut de ma cour. Quelques semaines en été, un week-end de temps à autre, les nouveaux voisins ne se montraient pas envahissants, ni totalement désagréables, si ce n’était l’humeur très inégale de ce britannique plus lunatique que flegmatique. Les choses se gâtèrent après le départ définitif de sa femme. Il devint irascible, la moindre des contrariétés le sortait de ses gonds. Je mis cela sur le coup du choc de la séparation, ne me rendant pas compte que la porte était désormais ouverte.
La situation empirait, à mesure que les séjours de cet envahisseur du haut de la cour devenaient de plus en plus longs et de plus en plus fréquents. Il arrivait dans sa vieille Rover, le visage fermé, nous ignorant comme si nous étions les habitants d’un village africain visité par une escouade de clients abrutis d’un tour-opérateur.
Il débarquait rageusement une valise et quelques sacs fatigués, ainsi qu’un vieux chat à demi-aveugle, mauvais comme une teigne et planqué sous un faux plancher, afin d’échapper aux règlements sanitaires britanniques en matière de transport d’animaux domestiques ou de l’idée qu’il s’en faisait. Ces conditions de voyage ne pouvaient qu’influer défavorablement sur l’horrible caractère de la bestiole. Il en est des bêtes comme des hommes, ils deviennent ce que leurs maîtres les conduisent à être !
Suivant les cycles lunaires ou le calendrier des marées, sans mésestimer l’influence de l’andropause qui devait sournoisement le guetter, notre homme passait ainsi par de rares phases optimistes, noyées dans un océan d’idées noires, voire suicidaires, avec comme conséquence le pourrissement de notre vie quotidienne.
À la seule vue de sa face de carême déambulant en haut de la cour, ma fille était assurée d’une nuit de cauchemars, pas besoin des âneries diffusées par « la six » ! D’où le slogan, quelque peu réducteur : « la six en plus, un anglais en moins ! », qui a fleuri récemment sur nos vénérables écrans cathodiques. Ont-ils eu vent de nos problèmes albionnaires ? Nul ne le sait ! Sont-ils à l’écoute via Échelon ? Possible ! Mais, je les préviens : s’ils continuent à piller notre répertoire de chansons de Gainsbourg, je leur envoie les bérets verts !
- Not’Manu dérape encore ! Dès qu’il s’énerve, il dit n’importe quoi. Ces âneries, tu les a trouvées dans le fond d’un verre de chouchen ?
- Sûrement dans plusieurs ! Mais laisse dire, sinon il va perdre le fil et s’exciter davantage. Ce serait mauvais pour son cœur, pense à sa femme et à ses multiples enfants !
- Fais comme si nous n’avions rien dit !
Le jour, où je le vis rappliquer avec une nouvelle grue, cendrée celle-là, une couleur de poil qui s’accordait mal avec les multiples taches de rousseur couvrant son visage, je poussais un ouf de soulagement ! Quelle erreur mes aïeux ! Les épreuves de la vie britannique avaient définitivement brisé son petit cœur. Car tout british qu’il fût, un jour il avait dû en avoir un, même minuscule, voire un ersatz !
Quelques jours plus tard, un matin alors que l’aube n’avait pas encore accompli son bout de chemin, je me promenais tout guilleret dans la cour. Je me dirigeais vers le consulat britannique, après avoir salué les oiseaux locataires d’un trou du mur de la façade. Avec leur habituelle courtoisie ils me répondirent par un joyeux gazouillis, annonce d’une bien belle journée. Nous étions en été, la fenêtre de leur chambre était ouverte, j’entendais que l’on parlait de moi. Je ne compris pas tout, tant en raison de mon défaut de maîtrise de leur idiome, qu’à cause de la petite voix de la grue cendrée, qui avait beaucoup de mal à parvenir jusqu’à mes oreilles, comme si elle était déjà de l’autre côté du Channel.
Je distinguai néanmoins une expression, proférée par le héros des Falklands, qui me vrilla les oreilles : « fat pig » ! « Toi même », pensai-je si fort que je crus le crier ! Pour qui se prend-t’il le rosbif ? T’es pas à Jersey ici, tu es juste toléré chez moi, dans ta maison, c’est ça : une maison de tolérance ! Je hurlai : « le fat pig pourrait botter les fesses d’un tas de britishs, plus vite qu’un exocet ne met à couler un rafiot de sa gracieuse » ! Furieux, je rentrai précipitamment chez moi sans un mot pour mes amis à plumes, qui en poussèrent une série de trilles étonnées. Une sale journée débutait !
Ce que j’appris par la suite, ne fit que rendre son comportement encore plus infâme. Il avait été averti la veille de la mort de son père et s’apprêtait à retraverser la Manche, pour assister aux obsèques. Son chagrin était-il si immense qu’une de ses premières paroles du matin servait à insulter son voisin ? Ou alors, l’héritage devait être bien mince ou encore les droits de succession trop élevés ?
La déchéance guettait ce brillant sujet de sa gracieuse majesté ! Eh oui ! Thatcher fournit gracieusement les décorations de ces héros, puis leur fait payer l’addition ! Juste avant d’aller chaleureusement remercier Pinochet ! Une remarquable illustration de la collusion entre le cynisme libéral et le cynisme politique et vice versa, mais ceci n’est une surprise pour personne, sauf sans doute pour Tony Blair, qui a chaussé allègrement les escarpins de sa peu reluisante devancière, dépourvu d’états d’âme.
Pendant ce temps, les britishs débarquent le rouge au front, la honte sans doute, les cheveux, roux itou, en bataille, ils veulent que tout s’arrête, personne ne pénètre chez nous disent-ils ! S’il n’y a que ça, nous laissons la place à qui la veut ! Les arènes sanglantes n’ont jamais constitué notre terrain de prédilection, on s’en passe très bien, vous savez ! Nous ce qui nous branche, ce sont les herbes folles au coin d’un bois, la douceur marine d’un ciel bleu pastel, ce léger zéphyr irisant les yeux prometteurs d’une demoiselle, la verte vallée où ne coule qu’un gouleyant breuvage couleur de rêve, les regards qui se caressent sans aucune méfiance, le pétillement d’un rire contenu à grand peine, qui par vagues successives vient s’échouer sur notre candeur, l’émoi frémissant d’un toucher plein de promesses, la chaleur voluptueuse d’un enlacement tant rêvé qu’il semblait impossible, l’instant de recueillement émerveillé devant tant de bonheur, l’exploration un tantinet fébrile d’un monde certes connu mais qui comme un diamant de la plus belle eau nous en donne toujours une nouvelle facette, la danse gracieuse de nos doigts agiles qui ne peuvent qu’être vexés par ces nouvelles fermetures magnétiques, la valse de plus en plus endiablée de nos mains graciles et de nos lèvres suaves rencontrant l’alter ego tant espéré, le téton qui soudain se cabre sous l’insistant doigt léger, le désir de plus en plus brûlant inondant la source de vie et gonflant le membre pressé de remplacer le doigt titilleur dans un océan de volupté, l’élan d’autant plus adroitement passionné qu’il est bien guidé, le twist langoureusement syncopé de pulsion retenue, les gouttes de sueur qui se mélangent, formant des ruisselets subtilement salés, le dialogue haletant dans le va et vient continuel, simplement sublimé de légères pauses réparatrices, l’adage précise qu’icelui veut voyager loin ménage sa monture, mais également qui veut une bonne crêpe la fait sauter au bon moment pour la gratiner des deux côtés, l’accord tacite devenant une bruyante affirmation maintes fois répétée, de plus en plus démonstrative, l’extase de la conclusion paroxystique ou le sublime abandon dans une plénitude unique, prélude de la séparation après une ultime étreinte ou sensation de bien-être qui se prolonge au féminin singulier, pour quelques minutes, quelques heures, quelques leurres, quelques jours ou à jamais ! La vie est heureusement un éternel recommencement !
Éternel recommencement pour notre ex-thatchérien repenti, surtout aigri, à ses yeux le monde entier devenait responsable de sa situation ! Et comme toujours dans ces cas là, ce sont les proches, les voisins qui trinquent ! Les proches, il n’en avait guère, envolés, aussi passait-il le plus clair de son temps au bout de ma cour, en voisin rapproché, très encombrant ! Une bavure constante, Sarkozy au bout de la cour, c’est dire ! Moins Zébulon tout de même, car il manquait de ressort, une fois la colère passée, il aurait eu besoin de Margot pour le consoler et de Pollux pour le distraire ! Comme Sarkozy sur les autoroutes du Sud, il tournait à deux cents à l’heure le manège désenchanté. Puis tel un rodéo de CRS dans les rues de Condate un matin de nouvel an, il se fracassait lamentablement ne laissant que morts, blessés et désolation dans les flonflons de la fête ! Que le spectacle continue ! Telle est la noble devise du cirque et de notre Zébulon  La Bavure national ! Quant au british pâlot, il n’avait pas le flair du locataire du ten Downing Street, il est vrai si fin qu’on songe même à l’utiliser pour traquer les terroristes dans le bush, brave chien-chien à son maî-maître ! N’importe comment Cowley ne pouvait pas le blairer, aversion primaire contre les politiques depuis ses nombreux déboires ? Il se peut ! Assurément le refus de toute autorité, aboutissement de sa réflexion un tant soi peu primaire sur sa situation et les raisons lui ayant présidé ! Notre nouvel anarchiste, il le revendiquait, était plutôt devenu un fieffé individualiste, modèle d’inhumain de plus en plus répandu de nos jours et que les goinfreux voudraient voir coloniser la planète tout entière !
Ce qui devait arriver arriva ! Cet Andrew Cowley plein de fiel ne supportant plus personne, pas même lui, tira les conclusions et la corde à l’arbalétrier de la charpente de sa maisonnette ! Las ! La corde, récupérée dans un vieux grenier, était plus que centenaire, si bien qu’elle cassa net, dès qu’elle fut sollicitée un peu vigoureusement pour bien l’arrimer. Heureusement notre héros perché au sommet d’un escabeau, perdit l’équilibre et chuta lourdement sur le carrelage de la salle à manger-salon ! Double fracture, horrible tassement de vertèbres, me direz-vous ? Non, rien de tout ça ! Joyeusement Cowley se fracassa la nuque sur un coin de la table basse qui traînait par là, ne trouvant rien de mieux à faire. Cervicales brisées notre héros avait au moins réussi quelque chose dans sa vie, non sans panache il faut bien l’avouer, avec un sens inné du spectacle. N’en déplaise aux anglophobes primaires Andrew venait une nouvelle fois de prouver qu’un anglais n’est jamais pris au dépourvu, que face à un sort contraire il trouve toujours le moyen d’arriver à ses fins, quelle leçon de pragmatisme ! Pour nous faire plaisir nos gentils voisins insulaires parlent souvent du french-flair, alors que l’on devrait dire english-flair ! Puisse Zébulon La Bavure s’inspirer utilement de cet édifiant exemple venu d’outre-Manche ! Il faut parfois savoir tirer les leçons, aussi laborieuses fussent-elles, dispensées par nos voisins, et néanmoins cordiaux ennemis britanniques !
- Tu veux dire, amis ?
- Alea jacta est !

Publié dans Liens | Pas de Commentaire »

 

Cérelles C'est Vous ! |
Carbet-Bar |
roller-coaster x |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | bienvenue sur elyweb.unblog.fr
| NON A LA DESCENTE DE FROCOURT
| Une pause café - Une person...